|
QUESTIONS A OLIVIER BAIN
|
|
|
Olivier
Bain, créateur et réalisateur du site www.afriquepluriel.ch
|
|
|
L’un des sujets qui vous intéressent particulièrement semble être l’histoire de l’Afrique précoloniale. Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à cette période ?
A mon
sens, l’Afrique a subit trois crimes majeurs : l’esclavagisme, le colonialisme ainsi
que la négation et la “ réappropriation ” de sa culture par l’Occident. Au
travers des nombreux e-mails que je reçois chaque jour, je me rends compte que les Africains
ont besoin de connaître l’histoire précoloniale de leur pays : celle-ci n’est
malheureusement pas enseignée à l’école ! Mon site contribue modestement, je l’espère, à travers l’étude de tous les pays africains, à la connaissance du passé de l’Afrique de la préhistoire à nos jours. Qu’est
ce que vous ont apporté les oeuvres de Cheikh Anta Diop ? Quel type d’enseignement ou de
réflexion avez-vous pu en tirer ? Cheikh
Anta Diop m’a ouvert les yeux sur la façon dont on peut falsifier l’histoire. Sans la
lecture de ses livres, je n’aurais sans doute jamais crée Afriquepluriel. Ce
qui m’a aussi beaucoup marqué, c’est son approche pluridisciplinaire : pour arriver à
son but, il s’est aidé à la fois de la linguistique, de la physique, de l’anthropologie,
de l’archéologie, de la biologie.... A tel point que lors du Colloque du Caire sur
l’Egyptologie en 1974, personne n’a pu réfuter ses thèses de façon satisfaisante (Cheikh
Anta Diop et Théophile Obenga ont fait face à un parterre de scientifiques, tous farouchement
opposés à ces théories). Quel
a été votre but à la création du site Afriquepluriel ? Quels sujets souhaitez-vous
traiter à travers ce site ? Quel est le profil type du visiteur d’Afriquepluriel ?
Combien d’heures par semaine consacrez vous à ce site ? Le but d’Afriquepluriel est clair : faire connaître le continent africain et sa diversité à travers l’étude de tous les pays africains en abordant trois thèmes principaux : l’histoire, l’économie et la politique. Je m’engage aussi avec tous ceux qui luttent pour que l’esclavagisme soit considéré comme un crime contre l’humanité et demande en réparation l’annulation totale de la dette des pays africains (sans cela, entre autres, il est illusoire de penser à un développement économique durable du continent africain). |
A
côté de ces trois thèmes principaux, j’aimerai dans l’avenir développer des sujets tels
que la musique africaine et sa portée en Afrique, l’évolution de la religion à travers
l’histoire.... Afriquepluriel
est donc un site en devenir et j’espère pouvoir collaborer avec tous ceux qui veulent, de façon
positive, faire connaître ce fabuleux continent à travers internet. Les
visiteurs qui viennent sur mon site se classent en plusieurs catégories : en premier lieu,
il y a les Africains de la diaspora déracinés qui veulent renouer avec leurs origines puis
ceux qui vivent en Afrique mais qui ne trouvent pas de livres sur l’histoire précoloniale de
leurs pays ; en second lieu, il y a des hommes et des femmes européens qui désirent
partir en Afrique et qui souhaite des informations sur le pays qu’ils veulent visiter
(situation politique, économique..) ; en dernier lieu, il y a les collégiens ou
universitaires qui s’intéressent à l’Afrique dans le cadre de leurs études. Je consacre en moyenne 7 heures par semaine à l’étude de l’Afrique, pas seulement à l’élaboration du site mais aussi à la “récolte ” d’informations sur le continent africain (journaux africains, sites internet...). Ce site a été crée en Janvier 1998. Quels sont les pays d’Afrique où vous
avez séjourné ? Quel est votre sentiment général face à l’Afrique d’aujourd’hui ? J’ai
visité cinq pays d’Afrique : le Maroc, la Tunisie, le Sénégal, l’Angola et la Côte
d’Ivoire. Les défis auxquels doit faire face
l’Afrique aujourd’hui sont multiples : santé (épidémie de SIDA en premier lieu),
malnutrition, guerres civiles, corruption, omniprésence de l’armée…. Sur le plan
politique, certains pays ont engagé des réformes prometteuses : liberté de la presse,
alternance politique….. On peut citer le Sénégal, le Bénin (bien que les dernières élections
aient été marquées, semble t’il, par des fraudes importantes), le Botswana, le Ghana, le
Mali, le Mozambique, l’Afrique du Sud par exemple. Malgré cela, le fossé qui existe entre
les riches et les pauvres est très important dans ces pays. Au Sénégal, les 10% les plus
riches se partagent 42% des revenus. Les inégalités sociales demeurent importantes entre la
ville et la campagne : au Sénégal, si près de 100% des enfants sont scolarisés en
ville, ils ne sont que moins de 50% à l’être dans les zones rurales. Il reste donc beaucoup
à faire. Selon le Comité d’annulation de la dette du tiers-monde, les pays africains ont déboursé 170 milliards de dollars pour le service de la dette (intérêts et capital) ; ce service coûte chaque année quatre fois le montant des budgets de santé et d’éducation. Au Mali, il constitue le premier poste de dépense budgétaire avant les charges salariales, et accaparait 48% des recettes budgétaires ou 37 % des exportations en 1994 (c.f Aminata Traoré, le Fléau, 1999). De plus, les mesures d’ajustement structurel n’ont fait qu’appauvrir un peu plus les pays qui les ont mis en application (lire l’excellent livre d’Aminata Traoré). |
Que dire également
des pays qui sont en guerre depuis trop longtemps, avec le lot de morts, de réfugiés, de mutilés,
d’orphelins que cela entraîne : pensons par exemple à l’Angola (les Etats-Unis ont
financé l’UNITA pendant longtemps), au Soudan, à la Sierra-Leone et au Liberia. Ce tableau
plutôt pessimiste reflète une réalité que les pays occidentaux occultent de façon tout à
fait consciente. Quelques exemples : on continue de vendre des armes en Afrique (c.f
l’affaire des ventes d’armes en direction de l’Angola), des pans entiers de l’économie
de certains pays sont aux mains de sociétés étrangères, sans que les bénéfices des dites
sociétés profitent de quelque manière que ce soit à la population (situation explosive dans
le sud du Nigeria par exemple), des pays occidentaux sont prêts à destituer un chef d’Etat
si celui-ci ose changer son fusil d’épaule (Lissouba en est la parfaire illustration au Congo
Brazzaville)….. Bref, tout
se passe comme si les anciennes puissances coloniales n’avaient jamais accepté l’indépendance
de leurs anciennes colonies : des chefs d’état africains ont été nommés, à l’aube
des indépendances, dans le seul but de servir l’économie des puissances occidentales. Omar
Bongo déclarait : “ L’Afrique sans la France, c’est comme une voiture sans
chauffeur ; la France sans l’Afrique, c’est comme une voiture sans essence ” ! ! L’Afrique
a plus que jamais besoin de vrais nationalistes, des Thomas Sankhara ou des Lumumba, qui
auraient le courage de changer les choses, peut-être au péril de leurs vies, il est vrai, tant
les enjeux économiques sont importants. Je fais
parti de ceux qui pensent que l’Afrique a besoin de “ solutions africaines ”
face aux “ problèmes africains ” : les modèles occidentaux ont d’ores et
déjà montré leurs limites sur le continent. La société
africaine regorge d’hommes et de femmes pleins d’inventivité : pour preuve, l’économie
informelle (tontines…) qui s’est développée dans les grandes villes pour faire face au chômage
en particulier. Aujourd’hui,
en ce qui concerne la situation générale de l’Afrique, un sentiment mêlé d’optimisme et
de pessimisme m’anime. Je pense qu’il faut aborder cette question “ pays par pays ”
plutôt que de manière “ générale ”, ce que j’essaye de faire sur mon site
Afriquepluriel.
|