QUESTIONS A OLIVIER BAIN        

Olivier Bain, créateur et réalisateur du site www.afriquepluriel.ch  
a bien voulu répondre à nos questions 

L’un des sujets qui vous intéressent particulièrement semble être l’histoire de l’Afrique précoloniale. Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à cette période ?


Il faut savoir que l’histoire de l’Afrique précoloniale a été occultée pendant longtemps ; pire, elle a été récupérée par certains au profit de l’Occident. Ainsi, les sculptures de la civilisation Nok au Nigeria ou la civilisation du Grand Zimbabwe ne pouvaient avoir été crée par des Africains, jugés trop primitifs pour cela. C’est avec beaucoup d’audace et de courage que Cheikh Anta Diop présentera en 1954 à la Sorbonne son sujet de thèse : “  Nation Nègre et Culture ”. Dans cet ouvrage magistral, il réussira à démontrer non seulement que l’Afrique a connu une civilisation brillante (n’est elle pas le berceau de l’humanité ? n’a t’elle pas abrité en son sein des royaumes prestigieux ?) mais qu’elle a participé à l’élaboration, à travers la civilisation égyptienne (certains pharaons étaient noirs), de la Grèce antique (de grands philosophes vinrent se former en Egypte).  

A mon sens, l’Afrique a subit trois crimes majeurs : l’esclavagisme, le colonialisme ainsi que la négation et la “ réappropriation ” de sa culture par l’Occident. 

Au travers des nombreux e-mails que je reçois chaque jour, je me rends compte que les Africains ont besoin de connaître l’histoire précoloniale de leur pays : celle-ci n’est malheureusement pas enseignée à l’école ! 

Mon site contribue modestement, je l’espère, à travers l’étude de tous les pays africains, à la connaissance du passé de l’Afrique de la préhistoire à nos jours.

Qu’est ce que vous ont apporté les oeuvres de Cheikh Anta Diop ? Quel type d’enseignement ou de réflexion avez-vous pu en tirer ? 

Cheikh Anta Diop m’a ouvert les yeux sur la façon dont on peut falsifier l’histoire. Sans la lecture de ses livres, je n’aurais sans doute jamais crée Afriquepluriel.  

Ce qui m’a aussi beaucoup marqué, c’est son approche pluridisciplinaire : pour arriver à son but, il s’est aidé à la fois de la linguistique, de la physique, de l’anthropologie, de l’archéologie, de la biologie.... A tel point que lors du Colloque du Caire sur l’Egyptologie en 1974, personne n’a pu réfuter ses thèses de façon satisfaisante (Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga ont fait face à un parterre de scientifiques, tous farouchement opposés à ces théories).  

La lecture de ses oeuvres m’a donc appris que quand on a la chance d’être passionné par un sujet précis, peu importe la quantité de travail à accomplir, il faut arriver à ses fins.

Quel a été votre but à la création du site Afriquepluriel ? Quels sujets souhaitez-vous traiter à travers ce site ? Quel est le profil type du visiteur d’Afriquepluriel ? Combien d’heures par semaine consacrez vous à ce site ? 

Le but d’Afriquepluriel est clair : faire connaître le continent africain et sa diversité à travers l’étude de tous les pays africains en abordant trois thèmes principaux : l’histoire, l’économie et la politique. Je m’engage aussi avec tous ceux qui luttent pour que l’esclavagisme soit considéré comme un crime contre l’humanité et demande en réparation l’annulation totale de la dette des pays africains (sans cela, entre autres, il est illusoire de penser à un développement économique durable du continent africain). 

A côté de ces trois thèmes principaux, j’aimerai dans l’avenir développer des sujets tels que la musique africaine et sa portée en Afrique, l’évolution de la religion à travers l’histoire....

Afriquepluriel est donc un site en devenir et j’espère pouvoir collaborer avec tous ceux qui veulent, de façon positive, faire connaître ce fabuleux continent à travers internet. 

Les visiteurs qui viennent sur mon site se classent en plusieurs catégories : en premier lieu, il y a les Africains de la diaspora déracinés qui veulent renouer avec leurs origines puis ceux qui vivent en Afrique mais qui ne trouvent pas de livres sur l’histoire précoloniale de leurs pays ; en second lieu, il y a des hommes et des femmes européens qui désirent partir en Afrique et qui souhaite des informations sur le pays qu’ils veulent visiter (situation politique, économique..) ; en dernier lieu, il y a les collégiens ou universitaires qui s’intéressent à l’Afrique dans le cadre de leurs études. 

Je consacre en moyenne 7 heures par semaine à l’étude de l’Afrique, pas seulement à l’élaboration du site mais aussi à la “récolte ” d’informations sur le continent africain (journaux africains, sites internet...). Ce site a été crée en Janvier 1998.

Quels sont les pays d’Afrique où vous avez séjourné ? Quel est votre sentiment général face à l’Afrique d’aujourd’hui ? 

J’ai visité cinq pays d’Afrique : le Maroc, la Tunisie, le Sénégal, l’Angola et la Côte d’Ivoire. 

Les défis auxquels doit faire face l’Afrique aujourd’hui sont multiples : santé (épidémie de SIDA en premier lieu), malnutrition, guerres civiles, corruption, omniprésence de l’armée….

Depuis l’indépendance, l’économie des pays africains n’a que peu évolué. Alors que les pays asiatiques ont progressivement transformé leurs économies, l’Afrique demeure un fournisseur de matières premières (économie de rente), subissant les aléas des cours sur le marché mondial.

Sur le plan politique, certains pays ont engagé des réformes prometteuses : liberté de la presse, alternance politique….. On peut citer le Sénégal, le Bénin (bien que les dernières élections aient été marquées, semble t’il, par des fraudes importantes), le Botswana, le Ghana, le Mali, le Mozambique, l’Afrique du Sud par exemple. Malgré cela, le fossé qui existe entre les riches et les pauvres est très important dans ces pays. Au Sénégal, les 10% les plus riches se partagent 42% des revenus. Les inégalités sociales demeurent importantes entre la ville et la campagne : au Sénégal, si près de 100% des enfants sont scolarisés en ville, ils ne sont que moins de 50% à l’être dans les zones rurales. Il reste donc beaucoup à faire. 

Selon le Comité d’annulation de la dette du tiers-monde, les pays africains ont déboursé 170 milliards de dollars pour le service de la dette (intérêts et capital) ; ce service coûte chaque année quatre fois le montant des budgets de santé et d’éducation. Au Mali, il constitue le premier poste de dépense budgétaire avant les charges salariales, et accaparait 48% des recettes budgétaires ou 37 % des exportations en 1994 (c.f Aminata Traoré, le Fléau, 1999).

De plus, les mesures d’ajustement structurel n’ont fait qu’appauvrir un peu plus les pays qui les ont mis en application (lire l’excellent livre d’Aminata Traoré).

Que dire également des pays qui sont en guerre depuis trop longtemps, avec le lot de morts, de réfugiés, de mutilés, d’orphelins que cela entraîne : pensons par exemple à l’Angola (les Etats-Unis ont financé l’UNITA pendant longtemps), au Soudan, à la Sierra-Leone et au Liberia. 

Ce tableau plutôt pessimiste reflète une réalité que les pays occidentaux occultent de façon tout à fait consciente. Quelques exemples : on continue de vendre des armes en Afrique (c.f l’affaire des ventes d’armes en direction de l’Angola), des pans entiers de l’économie de certains pays sont aux mains de sociétés étrangères, sans que les bénéfices des dites sociétés profitent de quelque manière que ce soit à la population (situation explosive dans le sud du Nigeria par exemple), des pays occidentaux sont prêts à destituer un chef d’Etat si celui-ci ose changer son fusil d’épaule (Lissouba en est la parfaire illustration au Congo Brazzaville)….. 

Bref, tout se passe comme si les anciennes puissances coloniales n’avaient jamais accepté l’indépendance de leurs anciennes colonies : des chefs d’état africains ont été nommés, à l’aube des indépendances, dans le seul but de servir l’économie des puissances occidentales. Omar Bongo déclarait : “ L’Afrique sans la France, c’est comme une voiture sans chauffeur ; la France sans l’Afrique, c’est comme une voiture sans essence ” ! ! 

L’Afrique a plus que jamais besoin de vrais nationalistes, des Thomas Sankhara ou des Lumumba, qui auraient le courage de changer les choses, peut-être au péril de leurs vies, il est vrai, tant les enjeux économiques sont importants. 

Je fais parti de ceux qui pensent que l’Afrique a besoin de “ solutions africaines ” face aux “ problèmes africains ” : les modèles occidentaux ont d’ores et déjà montré leurs limites sur le continent. 

La société africaine regorge d’hommes et de femmes pleins d’inventivité : pour preuve, l’économie informelle (tontines…) qui s’est développée dans les grandes villes pour faire face au chômage en particulier.  

Aujourd’hui, en ce qui concerne la situation générale de l’Afrique, un sentiment mêlé d’optimisme et de pessimisme m’anime. Je pense qu’il faut aborder cette question “ pays par pays ” plutôt que de manière “ générale ”, ce que j’essaye de faire sur mon site Afriquepluriel.