TRANCHE DE VIE : 
UN FRANçAIS DE COTE D'IVOIRE


Le 10 avril 2001, nous nous sommes entretenus avec Xavier Bruzzese, un ressortissant français qui nous parle de la Côte d'Ivoire.

VERS LA PAGE PAYS

VERS LA PAGE PHOTOS DU PAYS

 

Tes parents se sont installés en Côte d’Ivoire et y vivent encore aujourd’hui. Peux-tu nous rappeler leur « histoire » ? Pendant combien de temps y as-tu vécu toi-même ?

 En 1977, mon père a eu l’occasion de partir en Côte d’Ivoire car un de ces amis l’a mis en contact avec une société qui souhaitait avoir un collaborateur européen. Du fait que mon père avait déjà dans l’idée de partir pour tenter une expérience à l’étranger, c’est donc sans hésiter qu’il est parti en Côte d’Ivoire en laissant sa femme, ma mère, en France car le contrat était originellement un contrat de courte durée. Finalement, le contrat s’est transformé en CDI. De ce fait, ma mère l’a rejoint avec moi qui était né entre temps. Ainsi, je suis arrivé en Côte d’Ivoire à l’âge de 4 mois, en Mai 1978.

Ainsi, j’ai vécu en Côte d’ivoire de 1978 à 1997 date à laquelle j’ai obtenu mon Baccalauréat que j’ai passé au Lycée Blaise Pascal d’Abidjan (la capitale). Toutefois, j’ai passé toutes mes vacances d’été en France, notamment dans le Var, région dont ma famille est originaire.

A quel âge es-tu “rentré” en France ?

Je suis donc « rentré », comme l’on dit le plus souvent, à l’âge de 19 ans. Malgré le fait que je sois souvent revenu en France pour les vacances d’été, le « retour » a été assez dur. L’adaptation a été longue et parfois, il m’arrive de me demander si l’adaptation est réussie ou si elle est toujours en cours… En effet, la manière de vivre en France est totalement différente. Tout y est beaucoup plus compliqué et les gens y sont beaucoup plus stressés.

Retournes-tu en Côte d’Ivoire régulièrement depuis ton retour en France ? 

Actuellement, du fait que je suive des études qui ne me laissent pas suffisamment de temps libre pour retourner en Côte d’Ivoire, je n’y suis pas allé depuis 1 an et demi. Mais sinon, les premiers temps, j’y suis pas mal retourné (3 à 4 fois par an).

As-tu remarqué des changements dans l’attitude des gens, concernant le pouvoir d’achat, etc., entre ton premier et ton dernier séjour sur place ? 

En effet, depuis mon dernier séjour en Côte d’Ivoire, certaines choses ont changé. Du fait d’une certaine instabilité politique de ces derniers mois, les investisseurs étrangers sont mis en retrait de l’économie ivoirienne. De ce fait, il y a moins d’argent dans l’économie car l’économie ivoirienne dépend beaucoup des échanges internationaux car elle ne dispose pas d’un outil de production lui permettant de produire des produits à haute valeur ajoutée. Mais sa santé économique dépend aussi beaucoup des cours du café/cacao dont la Côte d’Ivoire est l’un des premiers exportateurs mondiaux. De ce fait, l’argent est devenu plus rare. Ainsi les populations devenant plus pauvres, une certaine insécurité s’est installée dans le pays malgré les efforts des différents gouvernements afin de palier à ce problème.

Bien sûr, les Européens ne sont pas spécialement visés, il nous faut être un peu plus prudents qu’avant.

Si tu as fait tout ou partie de ta scolarité en Côte d’Ivoire, dans quel type d’école étais-tu ? école française ?

 J’ai effectué toute ma scolarité en Côte d’Ivoire, à Abidjan. J’ai tout d’abord été dans une école ivoirienne pour mes classes de maternelle. Puis, jusqu'en 6ème, j’ai été dans une école rattachée à l’académie de Nice. Enfin, de la 6ème à la Terminale, j’ai été au lycée français d’Abidjan, le Lycée Blaise Pascal.

Que t’a t–on enseigné, notamment en cours d’histoire ? Quel était le programme ?

Les cours enseignés dans les différentes écoles étaient basés sur les programmes français. Mais effectivement, en Histoire, jusqu’à ce que je rentre au collège, des cours d’histoire africaine nous étaient enseignés : Les grands empires pré-coloniaux de l’Afrique, l’histoire des différentes grandes civilisations africaines, les colonisations (en particulier celle de la côte d’Ivoire)… Au collège, les cours d’histoire étaient les mêmes que ceux inculqués en France. 

Quelles sont, selon toi, les différences notoires entre les systèmes éducatifs ivoirien et français ?

Selon moi, il y a pas de grandes différences entre les systèmes éducatifs français et ivoirien. Les matières enseignées sont les mêmes. Toutefois, ce qui fait la différence entre ces deux systèmes est le manque de moyen dont souffre l’éducation ivoirienne. Les classes y souffrent de sur effectif et les étudiants n’ont pas tous des familles qui peuvent supporter les coûts importants d’achat de fournitures scolaires. En effet, les livres y sont très chers et ainsi ce ne sont pas tous les enfants qui ont la chance d’avoir les livres. A titre d’exemple, pendant mes années de lycée, mes parents étaient obligés d’acheter pour au moins 5000 francs français de livres. Cela sans compter les cahiers, stylos et autres… Aussi, dans un pays où les familles sont souvent composées de 10 à 15 individus et où le SMIG avoisine les 500 francs français par mois, les enfants sont très tôt obligés d’aider leur famille en trouvant un travail souvent d’exploitation du fait que cela soit interdit officiellement par la loi. 

A quel type d’emploi se destinent les lycéens ivoiriens ou franco-ivoiriens ? 

Il y a pas vraiment de « type d’emploi » auquel se destinent les lycéens ivoiriens ou franco-ivoiriens. Tous les types d’emplois peuvent-être envisagés, de la même manière qu’en France à partir du moment où l’on a suivi les formations nécessaires.

Connais-tu bien la communauté française ou francophone d’Abidjan ? Si oui, peux-tu nous dire de quelles classes socio-professionnelles il s’agit ?

Bien qu’il existe quasiment 190 langues différentes, on ne peut pas dire qu’il y ait une communauté francophone en Côte d’Ivoire du fait que le pays est francophone et que la langue officielle est le français. Si on parlait de communauté francophone en Côte d’Ivoire, cela engloberait tout le pays. Aussi, je me cantonnerai à exposer mes connaissances de la « communauté française » présente en Côte d’Ivoire mais cela seulement au regard de mon expérience. Les français sont très peu présents dans la catégorie des ouvriers. Les membres de la communauté française sont très présents dans la catégories des cadres, professions indépendantes. Mais l’on trouve aussi des agriculteurs. Bien entendu, ces derniers ne ressemblent pas à l’image de l’agriculteur que l’on trouve en France du fait que les cultures ne sont pas les mêmes qu’en Europe.

Les derniers événements de 2001 liés aux élections présidentielles ont-ils entraîné des réactions déterminantes dans la communauté française, telles que des retours anticipés en France ? As-tu des commentaires particuliers à faire sur ce sujet ?

En effet, beaucoup de personnes ont choisi le retour en France après les coups d’Etat successifs qui se sont déroulés au cours de ces deux dernières années. Beaucoup de personnes ont vu leur commerce disparaître en quelques jours durant des manifestations.

Mais il y a aussi beaucoup de personnes qui ont choisi le retour pour des raisons de sécurité. Notamment les personnes ayant des enfants et qui craignaient le pire en cas « d’évènements » et cela malgré la présence de l’armée française à Abidjan qui est en alerte à chacun des incidents. Toutefois, il faut apporter une précision en ce qui concerne l’impact de ces événements politiques. Ces événements concernent uniquement la capitale, Abidjan, et quelques grandes villes du pays où se situent certaines institutions politiques. Pour illustrer la situation, lors du premier coup d’Etat, j’ai des amis qui étaient partis à la plage (80 Kms d’Abidjan) pendant deux jours. Ils ont appris qu’il y avait eu un coup d’Etat le samedi soir, en revenant de la plage le Lundi matin.

Pour un ressortissant français, fait-il bon vivre en Côte d’Ivoire ? Si oui, si non, pourquoi ?

Malgré les problèmes que connaît la Côte d’Ivoire en ce moment, il y fait encore bon vivre car la vie y est beaucoup plus facile et surtout beaucoup moins chère sauf en ce qui concerne les produits importés d’Europe. Mais sinon, les besoins primaires sont assurés avec beaucoup moins de moyens qu’en Europe. 

Connais-tu d’autres pays d’Afrique noire ? Si oui, lesquels ? Que t’inspirent-ils comme commentaires ?

 Malgré un bref passage au Ghana, je ne connais malheureusement pas d’autres pays d’Afrique noire.

Le rêve français existe t-il toujours pour les jeunes Ivoiriens ? As-tu rencontré des Ivoiriens souhaitant aller faire leurs études ou travailler en France ? Si oui, quelles sont leurs motivations ? Te paraissent-elles fondées ?

 En effet, le « rêve français » existe encore pour les jeunes ivoiriens. Beaucoup voient encore la France comme un eldorado. C’est le pays où ils n’auront plus de problèmes et ils pourront faire fortune pour revenir au pays la tête haute. Dans leurs pensées, il est beaucoup plus facile de trouver un travail en France qu’en Côte d’Ivoire. De plus, ils pensent qu’ils gagneront beaucoup mieux leur vie en France, du fait que les salaires y soient plus élevés.

Bien entendu certaines choses sont vraies mais le reste est sans fondement. En effet, les salaires sont effectivement plus élevés en France qu’en Côte d’Ivoire puisque le minimum salarial en France est tout simplement dix fois supérieur à celui institué en Côte d’Ivoire. Mais ce qu’ils ne voient pas, c’est que le coup de la vie en France et en Europe est beaucoup plus élevé qu’en Afrique et en Côte d’Ivoire. A titre d’illustration, un père de famille en Côte d’Ivoire qui gagnerait 500 ou 600 francs français arrivera à nourrir facilement une famille de 10 individus et cela sans aides de l’Etat du fait que les aides sociales n’y existent pas. De la même manière, un père de famille français aura du mal à nourrir une famille qui se limiterait à 4 ou 5 individus. Cela s’explique par le fait que les denrées alimentaires de bases sont beaucoup moins chères qu’en France. Encore à titre l’illustration, lorsque j’étais au lycée, et que je devais donc rester au lycée entre midi et deux heures, mon repas de midi me coûtait seulement 1 franc et 75 centimes….. Bien entendu, ce n’était pas de la nourriture que l’on pourrait trouver en Europe du fait que ce sont des aliments typiquement africains (Acheke, aloco, foutou…).

De plus, en France, comme tout le monde le sait, quand l’hiver vient, il est nécessaire de se chauffer et cela coûte très cher. Ainsi, même si le salaire est plus important qu’en Afrique, il part aussi beaucoup plus vite.

Bien entendu, il ne faut pas dire que tous les jeunes Ivoiriens qui viennent en France ne réussissent pas ! Heureusement, beaucoup réussissent une vie professionnelle en France et repartent au pays avec la reconnaissance des leurs. Mais malheureusement, cela reste marginal en comparaison du nombre d’entre eux qui se retrouvent dans une situation pire que celle qu’ils connaissaient précédemment. De plus, ceux-là ne veulent pas retourner au pays sans avoir réussis de peur d’être la honte de la famille car tous les espoirs de famille reposaient sur leurs épaules.

As-tu rencontré des Ivoiriennes cherchant à se marier avec des Européens pour pouvoir quitter leur pays et obtenir un niveau de vie meilleur ? Si non, en as-tu entendu parler ?

Effectivement, ce genre de comportement existe encore. Toutefois, il ne faut pas le généraliser. C’est le fait de quelques personnes. De la même manière, j’ai rencontré des jeunes Niçoises qui écumaient les discothèques monégasques dans l’espoir de mettre le « grappin » sur un Monégasque…..Cela n’est pas le seul fait des certaines jeunes Africaines. Le même genre de comportement existe encore en Europe. Bien entendu, ce n’est pas une généralité, heureusement ...

 Si tu n’avais pas, actuellement, d’autres projets de vie, aurais-tu aimé retourner vivre en Côte d’Ivoire ? Si oui, pourquoi ?

Et bien, c’est à dire que mes « projets de vie », je les vois pour le moment en Côte d’Ivoire. La seule chose qui pourrait changer mes projets d’avenir serait une carrière très prometteuse en Europe. Cela pour la simple et bonne raison que je me sens plus proche des problèmes du peuple ivoirien que de ceux du peuple dont j’arbore la même nationalité et la même couleur de peau. Pour le moment, je me sens comme quelqu’un de passage en France. Mon souhait est de finir mes études en France et peut-être y travailler quelques temps afin d’acquérir une certaine expérience professionnelle. Mais la finalité avouée est de retourner en Côte d’Ivoire.  

LyceeBlaisePascal.jpg (63353 octets)
Lycée Blaise Pascal

VOIR, le site de l'association des anciens élèves du lycée Blaise Pascal : 
http://www.angelfire.com/
ok/africaonline/lbp.html

 Propos recueillis par Corinne Deriot - Biot (France) 10 avril 2001